Entretien avec Stéphane Favereaux : de l’importance du Social Media à l’ère du journalisme 2.0

Nous n’aurons de cesse de le rappeler, l’irruption des technologies de la communication dans le domaine journalistique a définitivement donné un nouvel élan à la profession. Stratégiquement parlant, faire l’impasse sur les médias numériques semble peu, voire nullement efficace. Un constat que partage Stéphane Favereaux, Community Manager, Social Média Editor, Rédacteur Web et Formateur en communication. Fort de son expérience dans diverses rédactions (Owni.fr), agences (Publicis Modem, Adverbia, Trouveurs d’idées…) et chez l’annonceur, il revient pour Horizons Médiatiques sur l’enjeu crucial du média social à l’heure de la mutation du journalisme. Community management, apports des réseaux sociaux au journalisme mais également dérives potentielles de l’info en temps réel ; tant de sujets passés ici en revue, au détour desquels le spécialiste de la communication online nous livre une analyse pertinente. Entretien.

Stéphane Favereaux par Mathieu Vié


Horizons Médiatiques / Marilyn Epée : Présentations ? 

Stéphane Favereaux : Stéphane F. 39 ans… Futur ex-prof de communication (dans diverses spécialités), de littérature, de culture générale…

Je suis un ancien de l’école maternelle de Beautor (Si, si)… Mon parcours commence par des tribulations académiques en fac de lettres modernes, une école doctorale (non achevée et qui le sera plus tard par passion)… Un Master 2 de Lettres, littératures, civilisations classiques et modernes. Il se poursuit en fin d’études par l’entrée dans une rédaction en PQR où je joue les pigistes culture (critique ciné, expos, livres, musiques, etc.) pour enchaîner avec l’enseignement.

Commence alors un second parcours en parallèle avec comme tronc commun l’écriture puisque j’intègre l’agence Adverbia comme rédacteur / blogueur freelance. S’enchaînent ensuite des collaborations avec différentes agences et différents annonceurs sur des budgets mode, corporate, politiques, en Conception-Rédaction (web et print), Production de contenus, puis Social Media Manager et Community Manager pour l’agence Trouveurs D’idées.

12 ans d’un parcours résumé en quelques lignes (ce qui n’est pas simple) marqué par l’écrit, l’engagement, la passion et un lien logique d’évolution.

HM/M.E : Dans quelles mesures les réseaux sociaux peuvent-ils servir selon toi au journalisme ?

S.F : Plusieurs options sont possibles et envisageables :

  • Soit le journaliste s’en sert comme outils de veille pour détecter les nouvelles tendances, les actus chaudes, les scoops qu’il peut ne pas avoir croisés… Les réseaux sont en effet plus rapides que les agences de presse… L’affaire DSK et les élections présidentielles en sont deux exemples parmi des milliers disponibles…
  • Soit il s’en sert pour diffuser l’information, ses articles, pour accroître son audience
  • Soit il s’en sert pour engager la communauté, ouvrir la discussion, le débat, avec les internautes

Il va de soi que ces 3 options sont connexes et indissociables.

HM/M.E : Community manager, Social media manager, Social media editor… De nombreux termes nés sur la toile qui restent pour certains un peu obscurs. Quelle différence entre les 3 ? Peut-on parler de nouveaux métiers ?  

S.F : Des nouveaux métiers, oui… pourquoi pas… mais il s’agit surtout de compétences croisées nécessitant pour les 3 jobs une réelle expertise. Il faut avoir un peu de bouteille pour mettre en œuvre ces compétences. Il ne s’agit en aucun cas de job pour stagiaires pendant quelques mois… Cette erreur majeure trop souvent rencontrée plombe l’image de ces compétences, de ces métiers s’il faut les appeler ainsi…  Les différencier est au final assez simple même s’il existe de réelles similitudes entre ces trois activités :

  • Community Manager : c’est une fonction maîtresse, phare, dans une entreprise 2.0 (agence ou annonceur). Il est en même temps un animateur des communautés de l’entreprise, un diplomate de l’entreprise, un PR 2.0, un moteur de la marque employeur, de la marque entreprise, un veilleur, un garant de l’é-réputation. Il nourrit l’entreprise de sa veille, des contenus, engage, la communauté, le dialogue, en fonction des objectifs stratégiques définis par la marque. Et ce, on et off line. Il fédère, inspire, et aspire les / aux  échanges à propos de la marque, entre consommateurs.
  • Social Media Manager : il est plus un évangéliste… Il doit convaincre les annonceurs, les marques de l’intérêt (ou non) d’une présence digitale et déterminer quelle sera cette présence, cette identité digitale. Il est un condensé de compétences entre rédacteur, stratégie, community management, marketing, gestion de projet, veille, maîtrise d’outils techniques, etc. Il élabore les stratégies digitales, met en place les outils techniques en fonctions des objectifs de la marque, du ciblage, des communautés, des ambassadeurs, des influenceurs (IRL ou on-line). Il déploie les dispositifs digitaux sur les différents réseaux et médias sociaux, élabore avec le CM les recommandations stratégiques, gère le projet dans ses phases d’élaboration et de réalisation… Il travaille (comme un CM) en interne ou en externe comme le ferait un chef d’orchestre garant de l’identité de la marque, de sa réputation on et off line. Ses fonctions de planneur stratégique digital nécessitent une grande culture des marques, des réseaux, des influenceurs, des communautés, de la consommation, du marketing.
  • Social Media Editor : Basiquement, un SME pourrait être perçu comme quelqu’un qui édite des sites Internet et gère des projets de ce type tout en étant garant des contenus diffusés. Une sorte de rédacteur en chef mixé à un responsable éditorial 2.0. Il est donc aussi un Digital Content Manager encadrant éventuellement une équipe de producteurs de contenus, de journalistes 2.0, de Data journalistes. C’est aussi quelqu’un qui détermine les stratégies communautaires et participatives (se rapprochant en cela du Social Media Manager), qui audite les outils, les procédures permettant de faire vivre ces stratégies, il organise les équipes, les plannings de publications, les contenus Social Media, les nouvelles interfaces, l’innovation (nouvelles applis, par exemple)

HM/M.E : Que penses-tu des professionnels du journalisme qui restent dubitatifs face à l’irruption des nouvelles technologies dans leur métier ? Penses-tu qu’en 2012, un journaliste peut s’en passer ? 

S.F : A mon humble avis, ils passent à côté de ce que sera à court terme (si ce n’est déjà le cas) l’évolution majeure de leur métier. J’ai rencontré de nombreuses rédactions (print, mix et pure players). Toutes veulent être présentes en ligne via des stratégies dédiées, avec comme interface un Community Manager, ce qui nécessite au préalable un Social Media Management réel… Mais se méfier à outrance des réseaux est à mon sens une aberration en ceci qu’il s’agit d’une évolution majeur de ce début de siècle en termes de diffusion de l’info, de veille, de compréhension du monde, des tendances sociales, politiques, sociétales… Twitter reste un petit monde en France, mais un monde qui est un miroir social à côté duquel un journaliste ne peut pas passer… Faute de quoi, il reste sur un modèle social, économique, de diffusion qui était certes parfait dans les 80’s, 90’s mais qui n’est plus pertinent aujourd’hui.

Il faut aussi voir que la consommation de la presse évolue à une vitesse folle. Le nombre de magazines, de journaux pure players augmente constamment, rapidement. Les éditions papiers sont abandonnées (cf. France Soir, un titre pourtant historique qui opère depuis 6 ou 8 mois un virage Pure player qui commence à vivoter pertinemment). Qui plus est, les plus jeunes des cibles (jusqu’à 40 ans en gros) consomment de plus en plus de presse mais via les réseaux en ayant comme porte d’entrée Facebook, Twitter, Google Reader, NetVibes, et tous les autres réseaux ou outils de veille.

Ne pas exploiter cette manne d’audience, c’est passer à côté de sa cible. La 5e colonne 2.0 doit trouver son modèle économique… et ne pas oublier, de fait, ses cibles et son potentiel de développement.

HM/M.E : Les réseaux sociaux sont reconnus pour leur caractère instantané ; c’est le cas de Twitter, par exemple. Ne penses-tu pas qu’à force de vouloir délivrer l’info en temps réel, le journalisme sur les réseaux sociaux prône la course à la vitesse et l’info scoop au détriment de l’info consistante ?

S.F : La presse écrite quotidienne, hebdomadaire et mensuelle peut présenter ce même type de problématique !! Oui, bien sûr, une immédiateté à la seconde, à la minute peut poser problème et amener à confondre un bruit, une rumeur et une info réelle. Cependant, les utilisateurs ne sont pas dupes. Ils savent prendre du recul (j’espère) face à l’info. Je parle plus haut d’évangélisation…. Il nous faut faire comprendre aux personnes présentes sur les réseaux que l’info nécessite de recouper les sources… Il ne faut pas se contenter de relayer à tout prix une info en espérant être le premier twitto à le faire pour se garantir une exclu, que l’on soit journaliste ou non.

De plus, une info en temps réel empêche-t-elle la prise de recul ? En aucun cas… nombre de blogs, de journaux 2.0 (Pure Player) relaient certes en temps réel mais prennent ensuite le temps de la critique, de l’analyse, du recul dans les articles plus développés comme peuvent le faire un journal quotidien qui publie le soir même ou le lendemain sans avoir forcément beaucoup d’infos à diffuser. De fait, les réseaux et leurs usages s’apprennent, l’info qui y est diffusée doit être appréhendée avec la prise de recul nécessaire sur ces médias de l’immédiateté que sont Twitter ou Facebook (ou tous les autres réseaux).

Les dérives ont existé, existent encore ; mais ne fut-ce jamais le cas dans la presse écrite voici 30 ans ? La course au scoop n’existait-elle pas ? Les erreurs énormes de la presse n’ont-elles pas été légion ? On vit juste une accélération qu’il nous faut savoir dompter… Ce qui nécessite pour nos journalistes, futurs journalistes de ne pas oublier une chose : l’info existe sur le terrain avant d’exister sur un écran. Etre journaliste derrière un écran, c’est être rédacteur. Pas journaliste, pas réellement en tout cas. La Culture générale (oubliée à Science Po) : un autre élément essentiel malheureusement en paupérisation chez quelques jeunes « journalistes »…

HM/M.E : Que conseillerais-tu à un étudiant qui souhaite devenir journaliste web ?

S.F :

  1. Le terrain. Le terrain. Le terrain. L’IRL (In Real Life)… Une info est faite, vécue, par des gens, des humains. Les faits sont humains. Ils ne sont pas vécus par des avatars.
  2. Lire, lire, lire, et … lire ! tout. Les classiques, les philosophes, la presse, les blogs, lire tout le temps. Etre en veille constante. Se cultiver toujours davantage permet de prendre du recul, de mieux comprendre, analyser, de ne pas se laisser avoir par les apparences.
  3. Ne pas confondre scoop et info. Une info ne s’arrête pas à un Tweet, à 140 signes.
  4. Vivre IRL et diffuser 2.0
  5. Veiller 2.0 et vérifier IRL
  6. Recouper ses sources, plus encore aujourd’hui, à l’époque de l’infobésité.
  7. Prendre du recul, toujours plus, prendre le temps de publier. Une info pondérée, vérifiée, recoupée, analysée, sera toujours plus pertinente qu’une vague petite chose infondée balancée pour flatter un Ego 2.0 et la volonté de faire péter les scores d’un analytics.
  8. Lire, lire, lire (non, je ne radote pas)
  9. Maîtriser les enjeux des réseaux, connaître les ambassadeurs, les influenceurs… ; entrer en conversation, échanger, être honnête, loyal, soi-même, authentique…
  10. Ne pas devenir calife à la place du calife. Les réseaux peuvent faire gonfler l’Ego mais l’humilité du journaliste est nécessaire. Le journaliste ne crée pas l’info, il la relate, la diffuse, l’analyse.
  11. Etre curieux, de tout, tout le temps.
  12. Etre passionné.
  13. Etre sur le terrain (je ne radote toujours pas.. mais je boucle la boucle. L’info commence sur le terrain et se finit sur le terrain)

Merci Stéphane !

Propos recueillis par Marilyn Epée

Vous pouvez également retrouver mon interview sur le blog de Stéphane.

3 Commentaires

  1. Pingback: De l’importance du Social Media à l’ère du journalisme 2.0 | Relations Presse Karine Baudoin | Scoop.it

  2. Bonjour,
    Je vous prie de m’excuser. Je n’ai malheureusement pas trouvé comment vous contacter autrement que par commentaire.
    Je souhaitais vous faire découvrir le service Paperblog, http://www.paperblog.fr dont la mission consiste à identifier et valoriser les meilleurs articles issus des blogs. Vos articles sembleraient pertinents pour certaines rubriques de Paperblog.
    En espérant que le concept de Paperblog vous titille, n’hésitez pas à me contacter pour toutes questions ou renseignements…

    Audrey

  3. Pingback: Entretien avec Stéphane Favereaux : de l...

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